[Avis] Quai d’Orsay de Bertrand Tavernier

Après avoir été présenté en avant-première au Canada, au festival d’Angoulême, puis à Paris notamment pour le Grand Prix ELLE,  Quai d’Orsay de Bertrand Tavernier arrive enfin sur les écrans de France et de Navarre. Cette adaptation de la bande dessinée de Christophe Blain et d’Abel Lanzac (le nom de plume du diplomate Antonin Baudry) rimera-t-elle avec déception ou  jubilation? Réponse en trois parties (pour faire plaisir au ministre du film), et sans effets de langage, « camarades  » !

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Avis sur Quai d’Orsay : quand les diplomates planchent dur !

On pouvait avoir quelques craintes, la mode étant aux adaptations de BD comiques souvent ratées ! Et puis, le sujet de la bande dessinée en question s’inspire fortement d’une histoire réelle… Il faut en effet préciser que la BD Quai D’Orsay,  Chroniques diplomatiques s’inspire de l’expérience de Baudry au ministère français des Affaires étrangères (surnommé par métonymie le Quai d’Orsay) entre 2002 et 2004, et que le ministre Taillard de Vorms est clairement inspiré de Dominique de Villepin.

Cela aurait été facile de prendre un sosie de Dominique de Villepin et des autres membres du cabinet pour coller à la réalité … Or, Bertrand Tavernier a l’intelligence de se démarquer de la bande dessinée originale pour se concentrer sur le langage, tout en conservant certains gags visuels et un esprit de dérision. L’action est découpée en chapitres ou plutôt en citations d’Héraclite.

Quai d’Orsay nous invite, à un rythme effréné, dans les coulisses du Ministère des Affaires Étrangères, un lieu rare où l’accès à Internet n’est pas autorisé et où il est parfois difficile de trouver un bureau pour rédiger des discours fondamentaux. On y rencontre un conseiller qui rêve de sandwiches et un autre qui fredonne des paillardes, une fourmilière où règne un stress permanent et une ambiance particulière fait de rivalité et de blagues codifiées comme « OTAN, suspends ton vol », « OTAN en emporte le vent… » !
Au Quai d’Orsay, les répliques fusent, certaines sonnent juste.

« Moi L’OTAN, je crèverai avant de comprendre à quoi ça sert ! »

« Quand le bateau, il coule, elle est où la droite, elle est où la gauche ? »

On rit (parfois jaune) de l’absurdité des situations… et du comique de répétition.

 

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Raphaël Personnaz et Anaïs Demoustier dans Quai d’Orsay ©Pathé films

 

 l’Exercice du blabla et naissance d’un discours …

Comme le montrent la bande annonce et le synopsis, le jeune Arthur Vlaminck est embauché en tant que chargé du “langage” au ministère des Affaires Étrangères. En clair, il doit écrire les discours du ministre ! « Je vous confie ce qu’il y a de plus important : le langage. »

Bertrand Tavernier nous montre la puissance de la parole ; il nous saoule de mots, insérant le vrai discours de Dominique de Villepin à l’ONU en fin de film… Après bon nombre de discours sur des pays fictifs. Raphaël Personnaz incarne parfaitement ce jeune scribe des temps modernes, un peu gauche qui va acquérir progressivement les codes du pouvoir. Ce Candide chargé des « éléments de langage » découvre le monde du travail et un milieu sclérosé, névrosé, voire pourri. Il forme avec Anaïs Demoustier un couple très crédible et attachant. La jeune fiancée d’Arthur est un rôle ajouté pour le film : ce qui est intéressant, c’est qu’elle vit dans un autre monde que celui d’Arthur… Ce personnage vit aussi une crise d’ordre politique ; en tant qu’enseignante, elle se mobilise pour empêcher l’expulsion d’un élève et de sa famille. Julie Gayet, Thomas Chabrol et Thierry Frémont incarnent des diplomates hauts en couleur et semblent s’amuser comme des petits fous. N’oublions pas des apparitions savoureuses comme celle de Jane Birkin ou de Sonia Rolland. Le bêtisier à la fin du générique en témoigne !
Thierry Lhermitte excelle en ministre sexy, maniaque du « stabilo » et des citations : une vraie tornade, parfois totalement hors sujet, parfois capable de panache et de courage dans les situations les plus critiques. Toute ressemblance avec un ministre ayant existé (Dominique de Villepin pour ne pas le citer) est bien entendu purement fortuite…
Enfin, comment ne pas parler de Niels Arestrup  ? Ce grand acteur campe un directeur de cabinet au calme olympien face à son ministre survolté. Un homme de l’ombre qui gère tous les conflits et semble se donner corps et âme à son métier. Un beau personnage qui empêche le film de tomber dans le pessimisme.

 

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Thierry Lhermitte, Raphaël Personnaz dans Quai d’Orsay ©Pathé films

Un peu de contradiction…

Cette avis étant un peu trop élogieux, l’auteur a décidé de se faire l’avocat du diable et de rajouter un peu d’antithèse dans la thèse, de contradiction dans le consensus.  Les détracteurs de Quai d’Orsay trouvent le film trop bavard, et Thierry Lhermitte, pas toujours juste.
Ce à quoi on peut répondre que c’est un film sur les discours, et sur leur sens ou leur inanité, donc il est normal que le verbe soit mis à l’honneur !

D’autre part, le personnage de Thierry Lhermitte se doit d’être à la limite du sur-jeu : Alexandre Taillard de Worms est un personnage inspiré d’une bande dessinée, il est donc tout à fait justifié qu’il se comporte comme dans un cartoon – le gag des portes fait d’ailleurs penser à un Tex Avery !

Légitimité, unité, efficacité  : la conclusion de cet avis

« Quai d’Orsay «  est décapant, drôle mais pas cynique. Un film malin et amusant, à conseiller aux amateurs de comédies, aux personnes intéressées par la politique… ainsi qu’aux fans de la bande dessinée originelle. On sent que c’est un réalisateur « solide » qui est derrière la caméra.
Bertrand Tavernier a obtenu l’autorisation de filmer au Ministère des Affaires étrangères et tire le meilleur partie de ces décors naturels, entretenant le trouble entre la fiction et la réalité. Après plusieurs films sérieux, on est heureux de voir le réalisateur s’attaquer à un sujet plus léger. Il faut voir ce film intelligent, souvent réaliste mais jamais ennuyeux qui nous apporte une autre vision du monde politique, souvent caricaturé dans les médias.
Alors, bien entendu, c’est une comédie : on rira (ou on aura froid dans le dos), de voir les intrigues, les querelles et comportements exagérés voire ridicules de ceux qui nous gouvernent, mais ne perdons pas de vue qu’il s’agit  de l’adaptation d’une bande dessinée, pastichant la vie au Ministère des Affaires étrangères ; il ne s’agit en aucun cas d’un documentaire ou d’un pamphlet politique. Sachez toutefois que si vous voulez avoir une autre vision du monde politique français, vous pouvez visionner L’Exercice de l’Etat ou encore La Conquête.

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Niels Arelstrup et Thierry Lhermitte ©Pathé Films

 

Quai D’Orsay

Un film de : Bertrand Tavernier
Avec : Thierry Lhermitte, Raphaël Personnaz, Niels Arestrup, Bruno Raffaelli, Julie Gayet, Anaïs Demoustier, Thomas Chabrol, Thierry Frémont, Alix Poisson, Marie Bunel, Didier Bezace, Jean-Marc Roulot, Sonia Rolland, François Perrot et Jane Birkin
Sortie le : 6 novembre 2013 
Durée : 1h53min

Synopsis

Alexandre Taillard de Worms est grand, magnifique, un homme plein de panache qui plaît aux femmes et est accessoirement ministre des Affaires Étrangères du pays des Lumières : la France. Sa crinière argentée posée sur son corps d’athlète légèrement hâlé est partout, de la tribune des Nations-Unies à New York jusque dans la poudrière de l’Oubanga. Là, il y apostrophe les puissants et invoque les plus grands esprits afin de ramener la paix, calmer les nerveux de la gâchette et justifier son aura de futur prix Nobel de la paix cosmique. Alexandre Taillard de Worms est un esprit puissant, guerroyant avec l’appui de la saint e trinité des concepts diplomatiques : légitimité, lucidité et efficacité. Il pourfend les néoconservateurs américains, les Russes corrompus et les Chinois cupides. Le monde a beau ne pas mériter la grandeur d’âme de la France, son art se sent à l’étroit enfermé dans l’Hexagone. Un jeune universitaire préparant sa thèse, Arthur Vlaminck, est embauché au ministère des Affaires Étrangères. En clair, il doit écrire les discours du ministre ! Mais encore faut-il apprendre à composer avec la susceptibilité et l’entourage du prince, se faire une place entre le directeur du cabinet et les conseillers qui gravitent dans un Quai d’Orsay où le stress, l’ambition et les coups fourrés ne sont pas rares… Alors qu’il entrevoit le destin du monde, il est menacé par l’inertie des technocrates.

(In DP)

 

 

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